18.10.2008
Bulgarie, voyage au coeur de la mafia
Londres, au début des années 2000. Deux hommes, cheveux coupés courts, costumes sombres, frappent au petit matin à la porte d’une maison cossue, pas loin de Hyde Park. Ils sont à la recherche d'un entrepreneur bulgare – appelons le Vladislav - la quarantaine, marié, deux enfants, qui représente les intérêts d’une compagnie d’import-export. L'entreprise est... disons basée à Bourgas, sur la mer Noire. Depuis une dizaine d’années, ce dernier a fait discrètement son trou dans la capitale londonienne : les affaires (des hydrocarbures, du plastique et autres produits dérivés…) marchent bien, ses deux filles, scolarisées dans les meilleures écoles de la capitale britanniques, parlent désormais mieux l’anglais que le bulgare, son épouse se plaint certes un peu du climat, mais il y a ces escapades régulières aux îles Canaries où le couple a acquis un petit pied à terre en bord de mer.
Mais ce jour, lorsque Vladislav apparaît sur le seuil de sa maison en robe de chambre, il comprend que tout cela est terminé : ses deux visiteurs matinaux lui apportent sa lettre de démission. « Les choses ont changé à Bourgas », lui disent-ils, et il comprend que son oncle, le tout puissant oncle qui déjà du temps de Jivkov s’occupait du bien-être de la famille, a perdu la bataille. Pendant que, sur la table de la cuisine, il signe sa lettre de démission Vladislav remarque que ses visiteurs portent un petit insigne sur le revers de leurs vestes - l’emblème des nageurs de combat - et le tableau dans sa tête se précise : le port de Bourgas a changé de mains. Des anciens marchands d’armes dont il dépendait, il est passé aux mains de la mafia des « sous-mariniers », issue des rangs de la marine. Et il sait qu’avec aux, il vaut mieux ne pas discuter : avec sa lettre de démission, il leur remet également ses cartes de crédit. Lorsqu’ils lui demandent également les clefs de la Volvo familiale – « pour faire un tour à Londres » - il n’hésite pas une seconde non plus. Il ne la reverra plus jamais.
Comment tout cela est-il arrivé ? Cela devait être en 1987 ou 1988, peu avant la visite de François Mitterrand à Sofia en tout cas. Lui, son oncle Ivan et son futur beau-père étaient réunis sous le prétexte de fumer une cigarette sur le balcon, loin des oreilles des femmes et des enfants. « Parlons de toi et de Svetlana, de ce que vous allez faire dans la vie », avait lancé son futur beau-père, avec un clin d’œil complice à l’intention de son oncle Ivan.
Les deux hommes se connaissaient bien, car les deux familles se fréquentaient depuis des années, étant locataires de bungalows voisins dans un camp de vacances réservé à l’élite du régime. Combien de fois l’été, son oncle Ivan, sous l’effet de quelques verres d’eau de vie, y racontait en se gondolant comment son entreprise vendait simultanément des armes aux Irakiens et aux Iraniens, alors en guerre, jusqu’à ce jour où il fallu loger les acheteurs ennemis dans le même hôtel de l’armée bulgare. Déjà à cette époque, les cargaisons partaient du port de Bourgas. Le père de Svetlana, lui, était beaucoup moins bavard : il était l’homme qui, en Bulgarie, répondait en liaison étroite avec Moscou, de la sécurité nucléaire militaire – un type d’armement qui, officiellement, était inexistant dans le pays.
Ce soir-là, sur le balcon, les deux hommes ont dit à Vladislav des choses proprement sidérantes : que le régime de Jivkov n’était pas éternel, et que de grands bouleversements allaient bientôt secouer le pays. Que les études d’histoire, c’était bien, mais qu’ils avaient d’autres plans pour lui et sa future épouse. Une école de commerce à Vienne par exemple, des cours intensifs d’anglais, et l’ouverture d’une petite représentation commerciale dans la capitale autrichienne. Pour l’argent et les papiers nécessaires, le jeune couple n’aurait pas de soucis à se faire.
En 1990, quelques mois à peine après le renversement de Jivkov par des « communistes progressistes » et le début des manifestations de masse, son beau-père est venu leur rendre visite à Vienne. Il apportait de l’argent,beaucoup d’argent, et, surtout, un « biznes plan » implacable qui propulsait
Vladislav PDG d’une entreprise dont il était l’unique employé et qui devait, entre Vienne et Londres, s’occuper de gérer les fonds et une partie des marchandises de l’entreprise mère, basée elle à Bourgas, dont le port était passé sous la coupe de l’oncle Ivan. Entre temps, le pays s’était enfoncé dans la
misère et d’interminables luttes intestines, qui allaient faire de la transition bulgare la plus longue et la plus douloureuse de tous les ex-pays satellites de l’URSS.
Bien que de loin la moins dramatique, l’histoire de Vladislav, avec ses noms, dates et lieux exacts, ne sera jamais imprimée dans un journal bulgare : le risque est trop gros pour celui qui l’écrira, comme pour celui qui la publiera.
Elle est pourtant d’une banalité désarmante dans ce pays qui, depuis janvier 2007 est membre sous conditions de l’Union européenne. Tellement désarmante qu’elle n’étonne plus personne : le pillage en sous-main du pays par les membres les plus dégourdis de l’ancien régime pendant cette interminable transition est un lieu commun.
Du coup, là où la presse se tait, c’est la littérature qui a pris le relais. La scène – une scène quasi originelle, espèce de matrice de l’histoire moderne bulgare – lors de laquelle s’est faite la distribution du magot du PC a été maintes fois décrite dans les nouveaux polars bulgares. Une description étonnement similaire, sous des signatures d’auteurs d’âge et de style très différents : une vingtaine de personnes, des hommes discrets entre deux pages, presque quelconques, repartent d’une réunion dans une villa des environs de Sofia avec des valises renfermant des millions de dollars. Certains s’installent à l’étranger, d’autres dans l’anonymat des campagnes au pays. Plutôt que de se lancer eux-mêmes directement dans les affaires, ils délèguent à ceux qu’ils considèrent comme plus compétents - enfants de la nomenklatura formés à l’étranger, opportunistes entreprenants… « Prends l’argent, va, installe-toi, fais-toi oublier un peu, on te rappellera », telle était la consigne. Des entreprises import-export ont ainsi été crées, des usines rachetées pour être mises en faillite, des société écrans ont vu le jour, des centaines de comptes bancaires ont été ouverts de par le monde…
En Bulgarie, c’était le règne de la loi du plus fort : tous ces réseaux organisées en cercles concentriques, ces embryons de mafias, ont fait le choix de faire appel, essentiellement pour les basses œuvres, à d’anciens sportifs de bon niveau (le gang des lutteurs, des nageurs, des rameurs…) et, pour des tâches plus «pointues », à des ex-paras et autres commandos de l’armée. Les dictionnaires bulgares se sont enrichis d’un nouveau mot – mutra (littéralement « gueule »), pour désigner tout ce beau monde patibulaire.
Mais les tabassages et autres coups de base ball ont rapidement cédé la place aux assassinats spectaculaires et aux règlement de comptes entre groupes mafieux (groupirovki). Mutri, groupirovki… ce vocabulaire a envahi l’espace public, des écoles maternelles aux hauts lieux de pouvoir en passant par les médias.
Les mutri sont devenus tout puissants, c’est eux qui incarnaient de la manière la plus visible le changement, ils représentaient un modèle de société et faisaient rêver plus d’un avec leur train de vie de nouveaux riches. Des écrans de télé et des pages de la presse à sensation, leurs frasques ont naturellement fait leur entrée en littérature. Mais dans l’absence d’informations pour la partie moins
visible, les romanciers devaient faire travailler leur imagination : au cœur des réseaux, ils voyaient souvent un ancien général des services, partisan d’un mode de vie simple, voire spartiate, qui tapi dans l’ombre tirait le ficelles de tous ce chaos apparent. « Un général ascète qui croit dur comme fer que le feu vert du changement a été donné d’en haut, de Moscou et de leur KGB, par exemple », explique l’écrivain Vladimir Zarev, auteur d’un roman intitulé Destruction (Razruha, 2005) présenté par la critique comme un récit du pillage du pays durant les vingt dernières années. « Personnellement, je ne connais pas un tel homme. Mais intuitivement, je pense que c’est comme ça que l’histoire a commencé », poursuit-il.
Pendant que les hommes de lettres exerçaient leur talent, les assassinats spectaculaires se sont poursuivis. Tout comme les règlements de comptes entre gangs qui n’hésitent pas à s’affronter à tirs de Kalachnikov dans les rues. Près de 160 assassinats commandités ont eu lieu dans le pays depuis la chute du communisme ; aucune des enquêtes n’a abouti, l’impunité des tueurs et de leurs chefs semble totale et ne peut qu’alimenter le cycle infernal de la vendetta et des règlement de comptes par le sang. Le 16 octobre 2008, la Bulgarie se retrouvait à la une
d’International Herald Tribune avec un article du New York Times qui, une fois de plus, racontait les mécanismes d’un Etat mafieux, membre des institutions européennes. Au même moment, tout ce que le pays comptait de forces spéciales donnait l’assaut contre Doupnitsa, une petite localité du centre de la Bulgarie connue pour être le fief des puissants frères Galev, deux ex-bérets rouges suspectés d’être au cœur de la fabrication et du trafic d’amphétamines dans le pays. En vain, les principaux intéressés n’étaient pas là ; ils ont préféré se présenter d’eux-mêmes à a justice le lendemain pour être aussitôt relâchés. « Le fait que nous soyons au conseil municipal, que de nouvelles crêches et de nouvelles écoles soient construites à Doupnitsa dérange quelqu’un », a déclaré l’un d’entre eux sur un plateau de télévision. Selon des informations publiées par la presse bulgare au printemps 2008, les principaux groupes mafieux dans le pays ont des antennes au cœur du système de justice et de police et ils sont systématiquement mis au courrant lorsqu’une opération de police était imminente.
« Je suis persuadé que les drames auxquels nous assistons sont une conséquence de la rupture de contrat entre ceux qui ont distribué l’argent du parti et certains de ceux qui l’ont reçu », analyse pour sa part Vladimir Zarev. En attendant les Bulgares croisent les doigts pour que, au moins, le « mauvais moment » passe de façon plutôt « civilisée », comme chez Vladislav à l’angle de Hyde Park. Mais à Sofia, rien n’est moins sûr.
16:14 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : bulgarie, mafia, union européenne

